Le BIM à l’épreuve du réel

- par Adrien de Bellaigue, architecte et enseignant de projet à l’ENSAP Lille. Transformons nos métiers !

Dans le cadre de ma pratique professionnelle de maîtrise d’œuvre, je n’ai pas une appétence particulière pour le numérique. Sur la forme, le travail de notre atelier s’inscrit dans des modes de production relativement ordinaires, nous utilisons les outils de DAO les plus courants et bricolons encore régulièrement des maquettes en mousse et carton ! 

Sur le fond, nous cherchons à mettre au point pour chaque projet un mode opératoire adapté, et essayons toujours de remettre les questions techniques en perspective. Par ailleurs, nous aimons particulièrement le suivi de chantier qui est un lieu où nous poursuivons et affinons la conception.

Pour autant, je pense qu’il est nécessaire d’enseigner le BIM dans les ENSA.

Le BIM est parti pour s’imposer à tous – c’est un fait. La plupart des acteurs de la construction s’y mettent peu à peu – à commencer par les bureaux d’études techniques et les ‘grosses’ entreprises. Dès lors, pour les architectes, l’heure n’est plus à la résistance, et enseigner le BIM dans les écoles d’architecture (BIM en tant que pratique logicielle ET BIM en tant que processus de conception) devient incontournable au regard de l’évolution du contexte général de production.

Depuis son arrivée dans le domaine du bâtiment en général et de l’architecture en particulier, le BIM a déchaîné les passions, entre critiques, espoirs et craintes parfois. Certains architectes y voient une restriction de leurs « libertés » en phase conception et une perte de maîtrise sur le projet, d’autres y voient des opportunités pour améliorer leur « productivité » et les échanges inter-métiers. Autrement dit, certains y voient des perspectives d’amélioration de la qualité de la production (et donc du résultat produit) quand d’autres y voient le contraire. Pour ma part, je vois dans le BIM au moins trois perspectives prometteuses :

Reprise en main de la ‘chose technique’, avec :

Dans la formation initiale des architectes, une opportunité pour rapprocher TPCAU (Théories & Pratiques de la Conception Architecturale & Urbaine) et STA (Sciences & Techniques pour l’Architecture).

Dans la pratique professionnelle, une occasion de retrouver une maîtrise accrue du processus de conception, et, pourquoi pas, ‘récupérer’ des missions qui ont peu à peu échappées aux architectes comme la description, l’estimation, la synthèse ou la mise au point des détails d’exécution.

Élargissement de la palette des outils de conception : en effet, en permettant d’informer le modèle 3D du projet, les logiciels BIM offrent sans doute l’opportunité d’enseigner plus avant la description et la quantification. Décrire et quantifier des ouvrages peut largement nourrir le projet, au-delà de la simple modélisation ‘graphique’.

Rapprochement pédagogie & recherche : les logiciels de modélisation informée offrent aux chercheurs des données importantes pour étudier le projet. Une connaissance spécifique peut être recueillie, organisée et restituée. Sans doute une voie pour faire monter en puissance la ‘connaissance par le projet’.

Et comme « les choses il faut les faire » (pour reprendre les mots de Jean Prouvé), nous avons tenté cette année à Lille – dans une démarche un peu expérimentale – une première expérience pédagogique orientée BIM. Cette expérience intègre un atelier de projet qui cherche à éprouver plusieurs questions :

Travailler en BIM nous enfermera-t-il dans une conception architecturale « standard » ?D’abord parce que le processus de conception BIM  est fondé sur l’utilisation de logiciels de modélisation orientés objets, logiciels qui s’appuient sur la constitution de bibliothèques de composants préconçus. Ensuite, parce que le BIM est pensé techniquement sous l’angle de l’exploitation pour rationaliser et optimiser les modalités de production du bâtiment (le BIM vient du monde de l’industrie et de l’ingénierie). Dès lors, est-il en mesure ou pas d’intégrer toute la complexité subjective et sensible propre à la conception architecturale, exploratoire par nature (car il y a dans l’architecture une dimension essentiellement unique, voire prototypale) ?

Travailler en BIM nous permettra-t-il d’améliorer les relations entre acteurs de la construction ?
Un processus de conception BIM abouti doit permettre de meilleurs échanges d’informations entre acteurs de la construction, jusqu’au partage le plus œcuménique possible d’une maquette unique. Si cette perspective pose des questions dans un cadre ordinaire de production et en termes de responsabilité, elle peut être éprouvée techniquement et plus librement dans le cadre d’un travail d’école.

Travailler en BIM nous permettra-t-il d’anticiper le chantier plus sûrement ?
Certains acteurs de la construction (et notamment les industriels et les BET) véhiculent l’idée selon laquelle modéliser un projet serait une façon de se rapprocher au plus près en étude de la manière dont il sera effectivement construit. Autrement dit, la modélisation serait une anticipation numérique – pourrait-on dire – du chantier. Des premières manipulations élémentaires de logiciels BIM de type Revit montrent que cette idée est loin d’être évidente. Pour autant, pour essayer d’y voir plus clair, l’un des objectifs affichés de cet atelier de projet est de passer rapidement de la modélisation à la réalisation de prototypes ; il s’agira d’une certaine manière de mettre le  BIM à l’épreuve du réel.

Par ailleurs, le BIM pose une question générale sur la place du numérique dans la production du bâtiment.
Car on ne peut que constater que plus le niveau de qualification des ‘cols blancs’ (dont les architectes, les ingénieurs, les conducteurs de travaux, etc. font partie) est élevé, plus les ‘toiles bleues’ sur chantiers sont déqualifiées avec une compétence qui se situe de plus en plus du côté de la pose de produits que du côté de la façon. Si le bâtiment a résisté à l’industrialisation (le chantier n’est pas l’usine) malgré de multiples tentatives, il est aujourd’hui en train de perdre son ‘côté’ manufacture. Vers quel modèle s’achemine-t-il ? Voilà une question qu’à mon sens nous devons nous poser collectivement lorsque nous utilisons ou utiliserons les outils de modélisation informée. Souhaitons-nous aller vers l’assemblage de produits standards de bibliothèques préconçues ou vers le sur-mesure adapté ?

Adrien de Bellaigue, architecte et enseignant de projet à l’ENSAP Lille

3 commentaires au sujet de « Le BIM à l’épreuve du réel »

  1. Mourlon

    Architecte - Métropole - 59690
     » … ASSEMBLAGE de produits standards de bibliothèques préconçues « . Peurs inutiles !!!

    Par facilité, on peut se contenter de ces bibliothèques.
    Mais rien n’empêche sur Revit et sur Archicad de modéliser vos propres objets ou d’adapter certains déjà conçus.
    Et là, on revient à de la conception, et non plus de l’assemblage.
    Vous pouvez même leur donner une dose d’IA, en les paramétrant (programmation gdl, …).
    Ils peuvent, à terme, devenir la signature de l’agence, la patte de l’architecte. Etre protégés, brevetés …, ou opensource.
    Un peu d’ingéniosité, de créativité, et l’architecture ne sera jamais un grand mécano !

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  2. ferréol

    Architecte - Village - 09000
    bonjour
    nous sommes abreuvés par de nombreuses bibliotèques qui nous est fourni par les entreprises du batiment, cela nous facilite la vie lors de la phase pro, exe.
    Le problème de la cao c’est qu’on est esclave des outils informatique sans une vrai liberté intellectuelle vu qu’on dépend d’une machine. Le bim parlez en aux entreprises locales ? la réponse c’est quoi cela. le travail de l’architecte c’est de faire de l’architecture et non pas de l’informatique;à chacun son travail
    grace et saluts
    y ferréol

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