De l’utilité de tous les architectes

- par Cécile Vanhooydonck, engagée en Architecture. Transformons nos métiers !

Ils sont un peu plus de 13 000. Soit près de 30% des 43 000 titulaires du diplôme d’architecte *. Un peu plus de 13 000 donc – tour à tour chargé(e)s de mission, chef(fe)s de projet, ingénieur(e)s, instructeur(trice)s, enseignant(e)s, chercheur(e)s, médiateur(trice)s, journalistes, photographes, chef(fe)s d’entreprise, travailleurs indépendants, petites mains…-, salariés du public ou du privé, éparpillés dans nos territoires, en lien étroit ou plus lointain avec la construction de nos cadres de vie, ils sont engagés en Architecture. Je fais partie de ceux-là.

Invisibles pour la profession et non identifiés pour les autres, ils n’ont d’architecte que le diplôme car ils ne sont pas inscrits au « tableau des architectes ».

Un petit pas les sépare des 30 000, un petit pas grand chose qui fait tant de différence.

Louis Kahn disait « Pour moi la grandeur de l’architecte dépend de sa capacité à concevoir ce qu’est la Maison, plutôt que de son projet d’une maison qui est un acte circonstanciel. »

Ces 13 000 ont choisi de mettre au service du Projet leurs capacités à Faire Projet.

Ils ont choisi de ne pas construire… et pourtant, là n’est pas l’essentiel… Car s’il existe aujourd’hui 30 000 architectes engagés dans la maîtrise d’œuvre, il existe autant de pratiques et de modes de faire… De faire oui, mais est-ce là ce que l’on attend d’un architecte ? Bâtir et seulement bâtir ? Je ne le crois pas.

Parce-que leurs parcours ont du sens, parce-que leurs trajectoires sont singulières et légitimes : observons-les et archigraphons-les ! Parce qu’ils constituent un formidable réseau et qu’ils sont aussi les garants de l’intérêt collectif et du Désir d’architecture, et parce qu’ils ont leur place dans la constellation des architectes, offrons-leur juste le droit de dire : « je suis architecte » et déclarons-les utiles ! Ni meilleurs ni moins bons, juste utiles.

J’ai su très vite que je n’allais pas bâtir. J’ai compris ensuite qu’il allait falloir puiser ailleurs et partir à la rencontre d’autres disciplines pour me nourrir autrement. Car si l’architecture est un sport de combat, décider de ne pas construire est une lutte de chaque instant : expliquer ce choix, expliquer pourquoi, expliquer comment, expliquer, argumenter, convaincre, démontrer, et montrer… Montrer que ces autres chemins peuvent mener vers de grands bonheurs, montrer que ces chemins sont des voies loyales, utiles et légitimes tout autant que la maîtrise d’œuvre, montrer que les destinations sont nombreuses et les destinées infinies.

Parce que nous sommes multiples, parce que nous sommes architectes, parce que l’avenir d’un monde soutenable passe par la mise en partage des compétences d’aujourd’hui pour inventer celles de demain, et parce-que la construction d’une intelligence collective est nécessaire pour interagir : je me sens aujourd’hui et plus que jamais architecte, une architecte avec les autres, une architecte qui n’est rien sans les autres, architecte aux côtés des architectes.

J’aurais aimé pouvoir développer ici tant de paragraphes … la question de la formation et de la transmission, celle des process et des formats pédagogiques inédits à inventer et à installer dans les écoles d’architecture, celle de la mise en réseau des savoir-faire pour inventer des nouveaux modes de faire, celle des dispositifs d’expérimentation pour se risquer à l’innovation, et celle de la re-définition des gouvernances de nos territoires en pleine mutation ; savoir collaborer / pouvoir collaborer / vouloir collaborer … mais le nombre de signes m’est compté.

Je terminerai donc en empruntant à Michel Serres ces quelques mots (extrait de Andromaque, veuve noire) : « Qui le nie ? Sans histoire nous redeviendrions des bêtes. S’impose donc une obligation de souvenir, lien qui nous tient au langage et, sans doute, à la conscience ; mais s’impose surtout un devoir de projet. Plus difficile que le premier, le second exige imagination, discernement, sens du présent, de l’anticipation, volonté de survivre pour suivre le cap décidé, enthousiasme, courage… (…) L’histoire et la tradition nous soutiennent, certes, mais elles ne trouvent leur sens que par la relecture qu’en fait un avenir soutenu. On périt moins des ennemis ou des obstacles que du manque de descendance ou de production (…). Sans ferme dessein, le passé tombe dans la mort et l’oubli ; un collectif sans résolution ne sait plus écrire son histoire ; sans invention ni œuvres contemporaines vives, une culture agonise. »

Cécile Vanhooydonck
engagée en Architecture
titulaire du diplôme d’architecte dplg
urbaniste

 

* « Les écoles d’architecture forment des professionnels tant de la construction des espaces, que de leurs aménagements dans le but de « permettre aux hommes d’habiter ». Fort de leurs compétences que sont la conceptualisation et les savoir-faire en matière de construction, les écoles d’architecture font appel à d’autres disciplines (artistiques, sciences de l’ingénieur, sciences humaines et sociales) et se singularisent par leur approche généraliste et pluridisciplinaire pour élaborer « des projets dans l’espace et les territoires ».

Ainsi, il faut rappeler que ce champ d’enseignement et de recherche conduit, et ce de plus en plus, les étudiants à exercer une variété de métiers, bien au-delà de l’image traditionnelle du maître d’œuvre.

30 000 architectes sont inscrits à l’Ordre sur un total de plus de 43 000 titulaires du diplôme requis, qui donne accès au titre. (…) Ainsi, il est patent, même s’il faut encore le souligner, que non seulement les diplômés des écoles d’architecture interviennent dans de multiples métiers mais qu’ils représentent une somme d’expertise unique en France. »

Extrait du rapport de Vincent Feltesse, président de la Concertation sur l’enseignement supérieur et la recherche en architecture, remis le 8 avril 2013 à Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication (mai 2012-août 2014).

4 commentaires au sujet de « De l’utilité de tous les architectes »

  1. Donzé

    Architecte - Métropole - 54000
    « Un petit pas les sépare des 30 000, un petit pas grand chose qui fait tant de différence. »
    Ce petit pas, c’est juste la volonté de s’inscrire à l’ordre, ce que personne n’interdit (sauf quelques dispositions très particulières et limitées), dès lors qu’on a les pré-requis nécessaires pour le faire.
    Les 30 000 architectes n’interdisent pas aux 13 000 titulaires du diplôme de s’inscrire : ils se demandent juste pourquoi ils ne le font pas ?
    Il leurs faut juste sauter le pas, en faire la demande, et ils seront les bienvenus !

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    1. Le bahutier

      Architecte - Métropole - 33000
      Bonjour Jean-Philippe,
      Je serai d’accord avec toi si les ADE, les 1 000 ADE par an qui ne deviendront jamais HMO (cf. Archigraphie), pouvaient s’inscrire au Tableau. Après 10 ans, ils sont déjà 10 000 environ, à avoir été formés par l’Etat et nos Ecoles, puis à être abandonnés, pour 5 semaines de cours manquants. En l’état actuel, désolé, mais je suis obligé de constater que Cécile a raison.
      Il est temps d’améliorer le principe de la HMONP, ainsi que le Tableau, car ces professionnels peuvent apporter aux français, apporter autre chose que nous. Il est de notre devoir de les accueillir dans l’Ordre et de leur faire suivre une déontologie, dans l’intérêt de tous les citoyens. C’est aussi dans notre propre intérêt, puisqu’ils peuvent prendre la plupart de nos marchés d’avenir (grosses rénovations sans pc, marché des particuliers en dessous du seuil, etc.).
      A vendredi,
      Le bahutier

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  2. Artzner

    Architecte - Ville > 50.000 habitants - 94300
    Oui, tous les architectes sont utiles… Ne pas construire est un choix ; on peut promouvoir l’architecture et le travail de l’architecte en faisant autre chose que de la maîtrise d’oeuvre… mais ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vouloir porter le titre sans s’inscrire à l’Ordre. Ou alors, il faut dire clairement que l’on milite pour la suppression de l’Ordre, et cela concernera tous les architectes, constructeurs ou non.

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