De l’utilité de l’architecture, une nouvelle avant garde

- par Catherine Jacquot, présidente du Conseil national de l'ordre des architectes. Transformons nos métiers !

Penser à la ville aujourd’hui c’est considérer sa production à l’aune de l’urbanisation massive de la population mondiale, de la crise climatique et de l’avènement des nouvelles technologies qui transforment modèles économiques et gouvernance politique. Comment la culture architecturale et urbaine peut-elle résister à ces assauts si elle n’intègre pas les évolutions mondiales sur lesquelles surfent les géants de l’économie et de l’information digitale dont les réseaux  tissent notre vie sociale ? Ils font naitre de nouveaux usages, de nouveaux modes de vie et comme pour de nouvelles normes, il  sera nécessaire pour les architectes de les maitriser et de les transformer en outils afin que nous ne devenions pas de simples exécutants mais bien des acteurs de l’utilité publique du cadre de vie.

Une nouvelle société urbaine de services se met en place :

A Paris près de 100 000 logements des quartiers centraux sont proposés à la location temporaire par le biais d’une centaine de plateformes. La massification des locations de meublés touristiques dans les centres historiques à Bordeaux notamment, entraine le départ des habitants, modifie la nature des commerces et provoque la fermeture des écoles. Les élus s’en inquiètent et veulent réglementer cet usage du logement. L’énergie et l’ensemble des réseaux, la communication, les transports autant de domaines en pleine mutations qui vont changer les usages de la ville et l’économie des services.

La réflexion prospective à partir des mutations à l’œuvre, s’appuie sur des constats précis de la profession d’architecte et de son économie, sur la commande des agences, indispensables pour mieux nous évaluer et nous connaitre.

Ainsi en 2017, la présence des architectes est très faible dans deux secteurs : l’habitat individuel et la réhabilitation. Moins de 15% des travaux sont réalisés avec le recours à un architecte.

Les études nous montrent que 67% de la commande des architectes est une commande privée. La commande privée professionnelle prend une place prépondérante dans l’économie des agences. La commande privée résidentielle et tertiaire évolue vers une commande urbaine portée par les grands groupes immobiliers mais aussi par de nouveaux acteurs qui investissent dans l’aménagement urbain et les services tels que Ikea ou Auchan, Google… Avec la diminution des ressources publiques, le développement de l’investissement privé est encouragé par les élus des collectivités et particulièrement actif dans les métropoles attractives.

La commande publique de maitrise d’œuvre qui représente un tiers de la commande des architectes, se partage entre le logement social et les équipements publics, 90% de cette commande est en dessous du seuil européen à partir duquel le concours d’architecture est obligatoire. Le concours est donc une procédure assez rare mais il est la clé de voûte des procédures qualitatives de la commande publique.

Face à ce constat, et devant les enjeux de société auxquels l’architecture doit répondre, le chemin législatif et réglementaire est nécessaire pour faire avancer les mentalités et imposer l’intérêt général.

Les lois sur larchitecture garantissent l’intérêt public du cadre bâti et naturel

La loi sur l’architecture de 1977 a permis que l’excellence ne soit plus l’exception. A la suite et en complément, la loi sur la Maitrise d’Ouvrage Publique, dite loi MOP en 1985 définira les missions consacrant des procédures en marché publics qui garantissent l’indépendance de l’architecte et de la maitrise d’œuvre.

40 ans après, les bienfaits de la loi sont toujours perceptibles. Loi génératrice, elle pose les principes qui  régissent  notre exercice aujourd’hui.

La loi relative à la liberté de création, à l’architecture et au patrimoine, dite loi LCAP,  a été promulguée le 7 juillet 2016 et publiée au journal officiel le lendemain.

Elle conforte l’architecture et le rôle de l’architecte dans plusieurs domaines essentiels que sont la commande publique, le patrimoine contemporain, l’expérimentation et la recherche, mais aussi dans le champ de la construction et de l’aménagement souvent sans qualité des zones résidentielles, dactivités ou de commerces qui constituent l’essentiel des périphéries urbaines et qui ont tant contribué à la désertification des bourgs ruraux.

  • Elle fixe à 150 m² de surface de plancher le seuil au-delà duquel les personnes physiques sont tenues de recourir à un architecte.

La loi  laisse la porte ouverte à un seuil plus bas, en indiquant que  le seuil ne peut être supérieur à  150 m2. Le recours à l’architecte pourrait être systématisé sur des  territoires volontaires notamment dans les sites patrimoniaux remarquables.

  • Elle autorise à réduire les délais d’instruction du permis de construire dans les communes volontaires lorsqu’un architecte dépose un permis sous le seuil de recours obligatoire. On pourrait aller plus loin et instaurer un permis de construire déclaratif. Accordé sans instruction il s’inscrirait dans les mesures de simplification en faveur de l’administration tout en incitant le public à faire appel à un architecte .
  • La loi instaure le recours obligatoire à l’architecte pour l’établissement du projet architectural paysager et environnemental des permis d’aménager les lotissements dont la surface de terrain à aménager est supérieure à 2500m². C’est une avancée majeure de la loi en faveur de la qualité architecturale et urbaine en France. Il reste aux architectes à s’emparer de ce nouveau champ de la commande pour répondre aux attentes des citoyens et des élus.
  • La commande publique d’architecture a été confortée dans ces spécificités et la mission complète de maitrise d’œuvre imposée dans les contrats globaux. La loi LCAP étend l’obligation de concours à tous les maitres d’ouvrage soumis à la loi MOP c’est à dire à tous les bailleurs sociaux privés et publics. C’est une mesure importante pour la qualité du logement.

Les lois sont des dispositifs indispensables pour garantir l’intérêt public mais elles ne suffisent pas pour que la qualité architecturale et urbaine soit présente sur tous les territoires. Des pans entiers de la construction sont construits sans architectes puisque ces derniers n’interviennent que pour 4O% du montant des travaux de bâtiments déclarés par la Fédération Française du Bâtiment.

La réhabilitation écologique du bâti existant est au cœur du dispositif de la loi sur la transition énergétique et le nouveau ministre de l’Ecologie, Nicolas Hulot a esquissé les objectifs très ambitieux de son ministère. La transition énergétique ne se réalisera pas seulement avec des procédés techniques, elle est un projet de société, un projet culturel. La lutte contre le réchauffement climatique et ses conséquences sur les populations et leurs déplacements, est certainement le principal défi que nous devons relever face aux intérêts à court terme d’une économie passéiste.

Enjeu de société, la privatisation du financement et de la fabrication de la ville sous initiative publique induit partage de la décision et évolution de la gouvernance.

Cela influe de façon déterminante sur la commande des architectes : la qualité de l’architecture  dépend de la qualité des procédures qui permettent sa mise œuvre.  Une chaîne d’acteurs est à l’œuvre et chacun dans son rôle est facteur de qualité. Aussi doit-on veiller, dans le respect de l’intérêt public du cadre de vie, du logement, de l’espace public, à ce que les procédures qui permettent sa réalisation soient elles-mêmes vertueuses et irréprochables.

L’intérêt public du cadre de vie et de la création architecturale tel que l’énonce la loi de 1977, s’impose à tous, aux acteurs publics et privés, investisseurs, aménageurs ou promoteurs. Les élus peinent à l’imposer avec les faibles règles urbaines des collectivités locales et on voit bien que les chartes dont beaucoup de villes se dotent, sont de bien précaires moyens pour combler un manque d’encadrement réglementaire national et local.

Les multiples consultations d’architecture ou d’urbanisme qui, sous couvert de vente de charges foncières ou de bâtiments publics, sont en fait une délégation de responsabilité des acteurs publics, regrettables pour la qualité du cadre bâti quand elles ne sont pas encadrées par les règles nécessaires qui assureraient la primauté du choix de la qualité architecturale et urbaine des projets.

Les projets durbanisme et d’aménagement sont le point aveugle de la qualité architecturale et urbaine, et si la loi LCAP en a ouvert le chemin, beaucoup reste à faire.

Quelle qualité des territoires peut-on espérer si les documents qui gouvernent l’aménagement des territoires et l’urbanisme sont médiocres ? Le recours à des compétences pluridisciplinaires,  architectes, paysagistes, urbanistes… devra peut-être attendre une prochaine loi !

Aller beaucoup plus loin dans l’élaboration des documents d’urbanisme permettra d’associer les citoyens dans un projet urbain collectif. L’urbanisme est le premier et très important jalon de la qualité du cadre de vie. La faiblesse et souvent la médiocrité des documents communaux d’urbanisme ne peuvent assumer l’ensemble de ces enjeux. Les élus des collectivités territoriales ont besoin d’une ingénierie au bon niveau de décision pour engager l’avenir des territoires.

Architecture Utile : lavant-garde en 2017

L’architecture au long de l’histoire est remarquable lorsqu’elle préfigure les changements des modes de vie, lorsque son expression s’empare des techniques et des matériaux au service des nouveaux enjeux sociaux et culturels.

Etre à l’avant-garde, c’est ancrer l’architecture dans les transformations sociales qui lui donnent sa juste place dans la culture d’un pays. Lorsqu’elle n’est pas juste un instrument, un alibi esthétique, l’architecture garde vivante l’expérimentation, la recherche, la puissance d’une réflexion et d’une critique avertie.

En ce début de siècle, où les techniques digitales transforment l’information et créent ses gigantesques réseaux, où le développement humain met en péril notre planète, une avant-garde  se dessine dans les pratiques sociales et politiques qui se saisissent de ces enjeux, et participe à la lutte contre la dégradation écologique de notre habitat naturel et bâti, œuvre pour le droit à un logement de qualité pour tous, pour l’accessibilité universelle aux services et à l’espace public. Cela est déjà à l’œuvre sur les territoires où élus et citoyens manifestent cette exigence.

L’avant-garde agit pour que les techniques et les règles deviennent un instrument de la culture et non son asservissement. Tout est patrimoine naturel ou bâti, qui nous est transmis pour que l’architecture en démultiplie l’usage, et que les architectes, en sobres alchimistes, transforment les bourgs, les villes, les bâtiments en lieux utiles pour le quotidien des habitants en harmonie avec l’environnement.

L’avant garde est située dans les anfractuosités des territoires et de l’économie, dans  la commande et le désir de chaque citoyen, dans les petits projets qui par leur pertinence spécifique à un usage, à un environnement, transforment un village, une rue, dans les projets de reconquêtes urbaines qui associent aux compétences professionnelles, citoyens, usagers et élus en un processus de co-construction du cadre bâti. Elle est dans l’économie solidaire du réemploi des matériaux et de la réhabilitation écologique des territoires, elle est dans les projets et les réalisations qui anticipent des usages futurs et multiples … Là où face à la complexité de l’histoire et en anticipation des possibles, se déploie l’art du savoir-faire et l’économie de la création architecturale.

Catherine Jacquot, présidente du Conseil national de l’ordre des architectes

Un commentaire au sujet de « De l’utilité de l’architecture, une nouvelle avant garde »

  1. Ducasse Gisèle

    Architecte - Métropole - 13004
    Les bâtiments de l’industrie, du commerce et des transports du XIXème siècle sont actuellement démolis, en France (ex: Marseille) car: non protégés, sans obligation de Permis de démolir, et négligés dans les projets. La loi LCPA du 07 07 16 qui fait bénéficier le patrimoine de moins de 100 ans « d’un label qui éveillera l’intérêt des élus et des particuliers », pourrait évoluer au regard du XIX ème siècle, et enrichir ainsi du patrimoine bâti remarquable, aux futures réhabilitations écologiques, les mutations actuelles des anciens quartiers.

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *