Un jeu d’orchestre

- par Luc Monnin, architecte. Transformons nos métiers !

Depuis plus de 20 ans nous intervenons dans auprès de populations très précaires et marginalisées, principalement du fait de leur origine. A l’aune de ces expériences un constat s’impose : certains groupes sociaux font peur ! Du coup on préfère souvent les laisser s’organiser entre eux plutôt que de les faire bénéficier de politiques de logement inclusives. Il est vrai que l’échec marque de nombreuses expériences. Et que les squats et bidonvilles continuent de se développer dans un déni qui rejette souvent sur ces groupes humains l’origine de leur punition. Situation dont ils sont conscients.

1. Une interpellation professionnelle
Invité par des prescripteurs désabusés à aller vers l’échec sans scrupules, nous nous sommes positionnés dans le refus. Et le besoin de reposer notre approche professionnelle. Evidemment nous savions concevoir et construire, mais manifestement ce n’est pas là l’objet. Dans ces univers en survie, parfois sereine, toujours structurée, la question des codes communautaires s’impose comme l’entrée indispensable ; et insuffisante…

Cette confrontation a été tonifiante en remettant en cause nos pratiques de conception, nous travaillions en fait au développement de solutions apprises. Brefs nous déclinions des réponses avant de les construire. Cela a été un rappel fort sur mon métier d’architecte et son sens. Comme beaucoup de confrères nous savions faire, mais pas pour qui ! Nous produisons pour des gens, commanditaires publics ou privés, individuels ou professionnels qui sont de notre groupe social référent. Notre compréhension est implicite et toujours en capacité d’aboutir car quelles que soient nos différences nous restons dans un échange connu.

Et là cela ne marche plus… Et le devoir de réussir est essentiel.

Face à cette exigence pour ces publics en détresse mais organisés, structurés dans une pratique forte de survie et qui n’acceptaient pas ces atermoiements nous devions trouver une autre façon de faire. De façon évidente nous avions des clés mais nous n’avions pas l’entrée. Une de nos premières exigences a été d’exiger du temps, forts du constat qu’après des années de survie nous n’étions pas dans l’urgence mais l’exigence.

Dans cette recherche du comment, une des premières évidences qui s’est imposée fut celle que nous devions travailler au contact direct chez ces gens (tsiganes sédentarisés, squatteurs, immigrés, réfugiés…), accéder à leurs codes organisationnels. En effet, même si cela a nécessité des débats longs et inutiles avec les services des politiques du logement, nous ne manquons pas d’outils. Mais nous avons des normes et des habitudes qui a tous les niveaux façonnent leur insuffisance. Pourtant si nous avons fait évoluer des règlements, nous nous sommes imposés un postulat : ne jamais produire du droit dérogatoire.

2. La construction d’un groupe d’intervention
C’est donc dans notre méthode que nous avons cherché des clés. Très vite, au contact direct de ces groupes un constat s’est imposé. Construire oui, mais quoi et où ? Avec des programmes qui sont hors sujet des besoins. C’est donc dès l’amont, en l’absence de cohérence programmatique que devait démarrer notre travail pour résorber ces situations. Et par-delà permettre la destruction des trop nombreux bidonvilles qui perdurent.

Face à ce déficit amont notre approche a été de construire une équipe terrain pluridisciplinaire en capacité d’évaluer et décliner ce besoin. Et là, la question du périmètre s’est posée à nouveau. Dans un premier temps avec des acteurs sociaux et un anthropologue nous avons travaillé sur la compréhension de ces groupes. Puis la complexité des fonctions qui les caractérisent : toujours différentes, toujours cohérentes. Alors des clés de récurrences sont apparues.

– La santé : toujours marginalisée au regard des parcours de santé publique, de ce seul fait porteuse de de pathologies pour toute la population. C’est à titre d’exemple dans cette peur d’être repéré que s’est relancée la tuberculose, ce sont les pathologies professionnelles liées au travail non-déclaré,

– A ce stade émerge un second paramètre, l’économie : pas de vie sans survie, donc sans travail. Mais sans droit le travail est débrouille, toxicité, économie grise. Aujourd’hui nous accompagnons par devoir de réussite résidentielle l’accès à des contrats de travail de gens qui bossent pour 10€ par jour dans des entreprises reconnue,

– Pour cimenter cette organisation un troisième facteur s’impose, la culture : ce qui fait que ces groupes vivent dans des conditions supportables pour eux, c’est leur capacité à s’organiser autour de valeurs communes. A travers des codes partagés même partiellement s’établissent des rôles d’échanges. Durs toujours, ils doivent être aussi respectueux pour maintenir un équilibre de vie,

Et nous allons entrer là ! Tout casser. Tous les reloger. Mieux, bien.
Cela ne peut pas se faire sans adhésion. Et moi, architecte, je ne sais pas le faire seul ! Nous avons donc élargi notre équipe à ceux qui sauraient guider nos démarches. Une sociologue a intégré notre cabinet. Des partenariats se sont formalisés avec des médecins, des juristes, des économistes. Ainsi structurés nous avons pu aborder le fond de la commande. Dans cette progression organisationnelle nous avons pu, autour de notre métier d’architecte, poser les synergies qui portent les actions de résorption de ces bidonvilles.

Nous avons proposé des démarches inclusives aux habitants de ces sites pour définir avec eux puis produire ces relogements. Cette approche précursive de démarches participatives s’est avérée indispensable pour mener nos actions. Elle est pour les ménages concernés le fondement de l’acceptation de leur relogement, de la rupture de leur cadre vital.

3. L’architecture pour reconstruire le lien social
A ce moment se pose le projet d’architecte, dans un travail de programmation partagée avec la sociologue. L’objectif est d’obtenir l’adhésion collective du groupe et individuelle des ménages pour produire chaque relogement. Dans un jeu de mise en tension partagé entre les dits et les non-dits cette étape d’esquisse, essentielle pour ces projets, doit produire un, mais souvent des, projets que chacun s’approprie de l’amont à l’aval. Dès ce moment, jusqu’au dépôt du permis de construire, tous les non-dits, interdits, conflits doivent ressortir pour que non seulement les habitats correspondent à la réalité des besoins, toujours éloignés des dires initiaux, et régulent les conflits latent. Dans un milieu qui sera désormais celui du droit.

Durant ces étapes les dires et analyses ethnosociologiques doivent converger progressivement pour passer du moindre mal, insuffisant dans la durée, vers le bien. Dans l’urbain. Car il est évident que nous ne pouvons pas passer du bidonville au ghetto ; même de qualité.

Dans ce processus de construction l’exigence architecturale est forte car le projet doit à terme conduire à une banalisation résidentielle. Permettre le remplacement des publics cibles qui génèrent la commande et s’ouvrir à un voisinage progressif, et donc une mixité résidentielle. Pour cela il importe que notre travail de conception intègre les contraintes culturelles structurantes des groupes à reloger, essentielles pour permettre l’entrée dans les lieux dans une lisibilité implicite qui ne s’oppose pas à l’usage par d’autres susceptibles d’y habiter plus tard. C’est également être capable de les faire comprendre. En intervenant vers ces publics nous sommes confrontés à un devoir d’explication. Lequel passe de façon systématique par l’usage de la maquette pour des gens qui n’ont pas la culture du plan.

C’est enfin un devoir d’image, le lyrisme ou le romantisme supposé d’une culture n’a pas lieu d’être dans ces projets. Pourtant il importe qu’ils soient d’une qualité architecturale et urbaine affirmée. Il n’est pas question d’aller dans une sous-architecture qui tracerait l’origine des groupes ni dans un manifeste de différence qui aurait le même effet. Dans ce temps de conception s’organise un triptyque opérationnel entre notre équipe, le maître d’ouvrage opérationnel (en général HLM) et les acteurs sociaux de terrains qui accompagneront les ménages dans les réapprentissages de l’habiter qui vont émerger dès l’approche des relogements.

A l’achèvement de ces projets outre la satisfaction de son travail c’est le synoptique structurant de notre mission d’architecte, avec toutes les énergies qu’elle nous a permis d’initier qui reste et constitue une source pour nous remotiver vers d’autres projets.

Luc Monnin, architecte

Article paru initialement dans « Passion Architecture » n°60

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