#Utiles! L’offre économiquement la plus avantageuse en architecture, ou discours sur la valeur dans la production du cadre de vie

- par Denis Dessus, vice-président du Conseil national de l'Ordre des acrhitectes. Transformons nos métiers !

L’obligation de choisir l’offre économiquement la plus avantageuse est le mantra de la commande publique européenne et donc française. C’est celle qui satisfait au mieux l’ensemble des critères d’attribution du marché, définis par l’acheteur. La caractéristique du marché de MOE est qu’il génère des marchés beaucoup plus importants, l’objet n’étant pas les seuls services définis par le marché, ce qui est le cas pour un marché de fournitures, mais in fine un bâtiment qui va être construit et qui va fonctionner pendant une ou plusieurs générations. Cette analyse de la valeur du marché de maîtrise d’œuvre doit donc s’appréhender sur l’ensemble de la vie du bâtiment.

L’analyse en coût global induit ne doit pas se limiter au seul coût estimé des investissements et des coûts d’entretien et maintenance générés pendant la construction et le fonctionnement.

Ce premier stade de l’élargissement de la réflexion de l’investissement initial aux coûts cumulés intégrant les consommations, l’entretien et la maintenance liés au bâtiment, est appréhendable de façon théorique. Il est de plus en plus demandé des projections de consommations liées à la performance, principalement énergétique, avec une conception fine appuyée sur des simulations thermiques dynamiques.

Les résultats effectifs en fonctionnement seront différents des projections car largement dépendants de l’usage, de considérations climatiques et des évolutions des besoins pendant la durée de vie de l’ouvrage.

Les procédures avec engagement de résultat, type contrat global de performance, ne garantissent pas non plus les résultats en terme de consommation énergétique. Ces contrats ne font que financiariser les résultats obtenus pendant l’exploitation, avec un coût variant selon les écarts avec une valeur théorique contractualisée.

Les contrats de partenariat et la pseudo « sanctuarisation des coûts d’entretien et de maintenance » sont des pièges financiers pour l’acheteur public car tout ce qui relève de l’usage n’est pas compris dans la forfaitisation du contrat, et facturé par la société de projet privée. Dans le cas symptomatique du PPP de l’hôpital sud francilien, cela se traduisait par une dérive, imprévisible et non budgétée, des coûts à charge de l’établissement de plusieurs millions d’euros chaque année.

Quelle que soit l’opération à réaliser et la procédure de dévolution des marchés, il faut une maîtrise d’œuvre de plus en plus compétente dans la maîtrise des coûts de fonctionnement, capable d’accompagner l’acheteur sur l’entretien, la maintenance, et sur la maîtrise technique de l’utilisation d’ouvrages que la réglementation et la recherche d’économie énergétique rendent toujours plus sophistiqués. Nous avons là une extension de la mission MOP qui correspond aux besoins et aux attentes de la maîtrise d’ouvrage publique.

Valeurs symboliques et critères esthétiques

Analyser l’immatériel est par essence délicat, néanmoins, passé les égarements de la période productiviste des années de la reconstruction, la valeur symbolique des bâtiments, des pyramides à la mairie de quartier, est reconnue et évidente. Elle joue un rôle certain dans la construction de la ville et de son identité culturelle, et dans la façon dont l’usager comprend et réagit au cadre bâti.

La valeur esthétique d’une création architecturale qui impacte un paysage pour des décennies, qui est vue par des millions de personnes est une vraie donnée et donc une vraie responsabilité pour l’architecte. Celui-ci refuse à être cantonné dans un rôle de façadier, mais il est bien aussi un façadier ! L’aspect du bâtiment est un des facteurs générant de la valeur patrimoniale, une plus value claire que l’on retrouve dans les annonces immobilières, la « maison d’architecte » signifiant une conception originale, une valeur ajoutée fonctionnelle et esthétique gage d’un investissement pertinent et d’une valeur à la revente assurée.

C’est bien cette dimension esthétique qui est prépondérante dans les sélections de candidature, puis dans le jugement des concours. Le coût estimé de la construction et son look sont la base fréquente d’un jugement fait en grande partie par des non spécialistes qui ont des difficultés à avoir des trames d’analyse plus étendues. Or il est indispensable d’élargir les critères de choix de projet, et les guides de la conception architecturale, à des données encore plus fondamentales et impactant considérablement le service et l’usage.

Architecture et santé publique, responsabilité partagée

Les architectes vont devoir, et c’est absolument bénéfique et nécessaire, intégrer les données liées à la santé qui vont de plus en plus accompagner les réglementations et labellisations, et s’adjoindre les compétences nécessaires pour cela. Ils ont été des acteurs convaincus de la prise en compte des problématiques de développement durable et de construction écologique. Ils doivent l’être également sur la question fondamentale et précise de la santé et maîtriser l’adaptation du projet aux caractéristiques environnementales et aux micros environnements.

Conception architecturale, fonctionnalité et coût social

« L’architecture est le jeu savant, correct et magnifique des volumes assemblés sous la lumière » a dit Le Corbusier. Cela reflète la dimension plastique de l’œuvre, si c’en est une, mais l’architecture est beaucoup plus que cela.

L’« œuvre » a des fonctions dont la satisfaction est directement liée à la pertinence de la conception. Elle accueille des usagers dont les conditions de vie vont dépendre de la capacité de l’architecte et de son équipe, de l’intelligence et des moyens mis en œuvre, de la maîtrise de paramètres caractéristiques des typologies d’opérations dans leur conception. Nous tenons là le rôle intrinsèque et essentiel de la conception architecturale avec des incidences majeures sur l’agrément et la santé de l’habitant, l’économie globale et la satisfaction du service objet de l’opération.

Prenons des illustrations simples, la conception d’écoles et d’établissements de soins.

En 2012, une étude scientifique universitaire anglaise de grande ampleur pilotée par l’université de Salford a procédé à l’analyse de l’impact de 10 paramètres dans la conception d’une salle de classe. L’analyse des données des facteurs environnementaux recueillies auprès de 751 élèves issus de 34 classes dans sept écoles différentes démontrent que les résultats scolaires sont liés à la « qualité » des espaces d’enseignement, avec un impact évalué à 25 % sur la progression de l’apprentissage des élèves.

Pendant la durée d’usage d’une école, ce sont donc des milliers d’élèves, des dizaines de professeurs qui vont plus ou moins bien apprendre et enseigner selon le choix de l’architecte, de ses compétences et celles de son équipe, par l’optimisation ou non dans la conception de tous les facteurs nécessaires à un enseignement performant : acoustique, éclairement, ergonomie, confort thermique, sécurisation des espaces etc.

L’efficacité de la conception d’un établissement de soins, dont l’objectif est de soigner le mieux possible les patients dans un coût maîtrisé, s’analyse selon plusieurs angles dont un est compréhensible par tous : la distance que parcourt le personnel pour faire son travail. Une infirmière parcourt une distance moyenne de 8 km par jour dans un hôpital bien conçu, compact, avec un rendement de plan satisfaisant. Cette distance va bondir à 12 ou 13, voire doubler dans un établissement dont la conception n’aura pas optimisé l’organisation spatiale. Pour un hôpital local avec un personnel médical de 100 personnes, l’enjeu sur ce seul critère est de 200x100x5, soit 100 000 heures annuel de temps de travail du personnel perdues en déplacement si l’on a pas choisi, en leur donnant les moyens nécessaires, des concepteurs compétents pour analyser les différentes options fonctionnelles, leurs incidences sur les comportements des malades, des familles et du personnel. 100 000 heures payées qui ne seront pas consacrées au soin des patients, soit un coût énorme pour les finances de l’établissement, et pour la collectivité avec, de facto, une mauvaise qualité du service rendu, que l’on aurait pu éviter en investissant sur l’intelligence de conception.

Dès quatre cent ans avant Jésus Christ, Hippocrate relevait les relations entre les symptômes des malades et l’environnement intérieur des bâtiments. Les thèses et études s’accumulent sur les réponses architecturales à apporter aux pathologies, que ce soit dans une approche thérapeutique et/ou prothétique. Cela est très sensible dans les maladies comportementales mais il est avéré que les facteurs environnementaux et les perceptions sensorielles, notamment liées aux vues extérieures, aux sons, aux couleurs, à l’ensoleillement, etc. ont également un effet sur les autres types de pathologies. Nos propres travaux en secteur sanitaire et social nous ont permis de démontrer la vacuité de programmes standards étatiques et la nécessité de réponses fines adaptées aux différents profils de patients et à l’évolution de leur pathologie.

Nous avons là un immense champ d’innovation et d’amélioration que cette approche holistique de la conception architecturale nécessite.

C’est là la « valeur ajoutée » essentielle de l’architecte et de l’équipe de maîtrise d’œuvre qui vont permettre, s’ils en ont la volonté, les compétences et les moyens, de mieux habiter, mieux soigner, mieux commercer, mieux produire…bref, mieux vivre !

Cette analyse pourrait être faite sur le logement, le tertiaire, les bâtiments commerciaux ou industriels, chaque typologie d’habitat permet de faire le même constat : Investir sur la conception, privilégier le choix de la compétence, de l’intelligence et de la créativité se traduit par un gain économique considérable.

Architecture, R&D et révolution numérique

La conception architecturale, ballottée par de très fortes contraintes économiques et de délais, se fait trop souvent sur la seule base empirique de l’expérience, des rails de la réglementation et du contenu du programme. Les agences d’architecture ont rarement la taille et la capacité de développer en interne une branche Recherche & Développement, le concours étant généralement le moment où la mise en compétition stimule créativité et réflexion. Les architectes ont pourtant réussi, par leur position de concepteur « global » et leur capacité à conceptualiser une réponse à des exigences multiples, de chef d’orchestre de leurs équipes, à initier moult innovations urbanistiques, fonctionnelles et techniques.

L’architecte, s’il parvient à synthétiser les multiples données techniques, sociologiques et comportementales, a toute sa place et est #utile dans le bouleversement de la révolution numérique qui modifie déjà tous les sujets, les modes de soins, d’enseigner, de travailler et d’habiter la ville. Mais cette place n’est pas acquise, elle nécessite que l’architecte (re)devienne le facilitateur de l’acte de construire, celui qui gère la complexité, qui va plus loin que la norme et le règlement pour proposer de l’émotion, des réponses culturelles, psychologiques, esthétiques, économiques et fonctionnelles.

Pour concevoir une école et être #utile, il doit s’imaginer à la fois élève, parent d’élève, enseignant, connaître les évolutions et les outils pédagogiques et leur probabilité d’évolution, générer un environnement sain et adapté à des organismes biologiques en pleine croissance, créer la dimension onirique, le travail de la lumière et des couleurs chers à Le Corbusier et qui permettra de provoquer l’émotion et la fierté de l’appropriation du lieu…autant d’éléments qui seront toujours difficilement traduisibles en algorithmes !

Il est rarement ingénieur, jamais industriel, mais il sait s’attacher les compétences et stimuler la réflexion. Pour faire acte de création, il doit en permanence renforcer ses propres savoirs, comprendre les caractéristiques comportementales des usagers de ses opérations, chercher quels spécialistes renforceront efficacement son équipe, au cas par cas.

Investir dans la conception, l’acte économique le plus avantageux pour le maître d’ouvrage et les usagers

Les enjeux de l’acte de production urbaine et architecturale sont majeurs, le choix des acteurs et les conditions dans lesquels ils vont exercer ont de fortes conséquences sur les bilans, notamment économiques, de leur intervention.

Cela implique que les architectes aient une pratique exigeante, ouverte à de nouveaux champs de compétence tout en maîtrisant les évolutions des matériaux, matériels et techniques de construction.

Pour les maîtres d’ouvrage, s’ils veulent être de bons gestionnaires et répondre aux attentes des usagers, l’acte économiquement le plus avantageux et le plus responsable dans la construction d’un bâtiment est d’investir dans l’intelligence de conception, en donnant les moyens de la réflexion et de l’optimisation des projets dans toutes ses composantes.

Les acteurs français de l’acte de bâtir sont en retard dans cette prise de conscience. La comparaison avec le reste de l’Europe est symptomatique, comme le montre ce graphique EUROSTAT.

La complexification de la construction se traduit par un poids de plus en plus important en Europe de l’architecture et de l’ingénierie, sauf en France où il se réduit, ce qui ne peut avoir que des conséquences négatives sur la qualité bâtie. Cela est le constat d’une dévolution de la commande, quand elle est publique, trop souvent basée sur des critères non pertinents, avec la prédominance du prix brut de la prestation de maîtrise d’oeuvre.

Le choix de l’équipe de maîtrise d’œuvre devrait toujours être basé sur les compétences d’une équipe et ses capacités à imaginer et inventer des environnements adaptés, des réponses originales spécifiques aux problématiques exprimées dans une programmation ne se réduisant pas à une enveloppe financière et à un listing d’espaces et de surfaces.

L’analyse de la valeur et des enjeux démontre que l’architecte est un généraliste capable d’agglomérer des spécialités et de créer une synergie dans son équipe et entre les différents acteurs.

Cela rend cohérent et nécessaire un approfondissement de sa mission, avec une équipe pluridisciplinaire élargie, pour répondre encore plus efficacement aux problématiques rencontrées, mission prolongée pendant l’utilisation du bâtiment pour en assurer le bon fonctionnement et les éventuelles adaptations révélées par son utilisation : Des pistes pour être encore plus #utiles !

Denis Dessus,
Architecte, Vice-président du Conseil national de l’Ordre des acrhitectes

2 commentaires au sujet de « #Utiles! L’offre économiquement la plus avantageuse en architecture, ou discours sur la valeur dans la production du cadre de vie »

  1. rolland

    Architecte - Ville > 50.000 habitants - 20000
    Oui. Mais. L’invitation à l’algorithme est trouble, l’exemple du moindre déplacement, la conclusion quasiment systématique à l’économique est troublante. Un être humain n’est pas en capacité de se concentrer uniformément au cours d’une plage horaire de travail, l’exemple de l’infirmière n’est pas pertinent, même si il était possible – et on peut en douter – d’optimiser selon mille critères, au point notamment de minimiser les déplacements, il faudrait en retrouver pour que la personne respire, se déplace, ait des temps de pauses qui s’espacent justement dans l’espace de déplacement notamment. Trop optimiser on le sait crée des troubles à devoir le temps suivant y trouver remède.
    Outre l’invitation au tout BIM, le propos de M.Dessus en est donc de l’ordre de la propagande, orienté à cette technicisation algorithmique, les ponctualités lyriques sont là pour amuser, le fond écotechnocratique, c’est le danger qui arrive, c’est déjà cela qu’il faut résoudre – et ne pas s’y résoudre en s’inventant un nouveau rôle de facilitateur (à cela!!) que les autres acteurs nous reconnaissent aucunement, sinon de rester en cas de difficultés le bouc émissaire.
    Le passage de charge d’intérêt public à entreprise d’architecture est symptomatique de cet involution soumise au capital et qui nous est gentiment distillée par l’Ordre. Hugues fj Rolland Architecte Autoritecte IN HOC SIGNO Ajaccio pour un Contr’Ordre.

    Répondre
  2. STEHELIN ISABELLE

    Architecte - Village - 60590
    Bonjour,
    Nous ; petits architectes, sommes de moins en moins visible.
    Nous sommes associés dans l’inconscient collectif qui dit :
    « c’est compliqué un architecte »,
    « c’est cher un architecte ».
    Il suffit de regarder avec des yeux grands ouvert, pour être consterné par la décrépitude des toits et des murs des maisons des villages de France ou seul le lotissement, pour les constructions neuves, est roi avec la dictature de La Chambre à 9m².

    Construire beau et moderne à la campagne, construire avec des architectes qui s’impliquent dans le maillage de nos territoires est regardé avec dédain et mépris.
    Seul la ville, que dis je ; seul Paris a assez d’attrait.

    Qu’attendons nous pour aller respirer l’aire de nos campagnes et remailler avec intelligence nos territoires et donner un visage, une signature, au PLU impersonnel?

    L’ère industrielle est terminée, l’exode rural est fini nous sommes entrés dans l’ère de la digitalisassions.

    Car si l’ère industrielle est bien terminée ; elle nous a laissée comme cicatrice la dictature du chiffre et du nombre.
    Si l’exode rurale est bien finie elle a réussie à gommer l’Homme et la nature comme éléments essentiel de vie.

    Nous architecte ; que fesons nous pour ouvrir le regard des autres sur cela?
    Là réside un immense enjeu politique, social, culturel, transgénérationnel et de santé publique.
    Nous sommes dans une période électoral : avez-vous entendu parlez de cela dans les débats politiques?

    Que fait l’ordre?

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *