La ville, espace bâti ou temps vécu

- par Pascal Boivin, architecte, conseiller ordinal Occitanie. Comment fabriquer la ville ?

L’homme ancien vivait au cœur de son environnement et prélevait les fruits nécessaires à sa survie. Le jour où il dressa des pierres, le menhir, pilier primordial, le dolmen, première dalle portée, il utilisa ce vocabulaire, le B-A – BA de l’architecture pour relier la terre et le ciel. Avec ces nouveaux repères, il auscultait la terre, se souvenait et honorait la mémoire des anciens, ritualisait leur passage. Il observait aussi la course des astres (cromlech), et ainsi il prévoyait les saisons, et donc les récoltes.  Avec cette première architecture, l’homme inventa le TEMPS. Le temps conscient, celui de la mémoire et celui de l’anticipation. Le temps mesuré, balisé, par ces horloges de pierres. L’architecture est ainsi mère du temps.

En cela, l’architecture est un art qui permet de vivre l’instant en contact avec la profondeur de son histoire, en étant projeté vers son avenir et ses espérances. Il en sera de même plus tard pour la ville, qui n’existe que dans cette dimensionnalité temporelle.

Lorsque l’homme s’installe dans un site, il rayonne à partir de ce lieu pour collecter ses besoins. Lorsqu’une communauté s’installe, elle fait village avec une organisation collective selon les complémentarités de chacun. Lorsque plusieurs communautés s’agglomèrent, le bourg apparaît et avec lui le marché.

La ville, c’est résider, se déplacer, échanger.

La ville est une confrontation d’intérêts privés et de nécessités collectives. La ville est le lieu de la cohabitation, des êtres, des générations, des niveaux sociaux. La ville organise son plan selon les fonctions, résidentielles, d’activités, de commerce, de loisirs. La ville tisse et croise ses réseaux de déplacements, selon un rythme circadien chaque jour rejoué.

La ville est un corps aux organes vibrants ou fatigués. Les flux sont fluides ou encombrés. La ville est jeune ou usée, elle est tonique ou obèse, elle respire la santé ou est asphyxiée, parfois gangrénée. La ville est un corps social et physique qui doit s’entretenir et se respecter.

Elle est la continuité de ses terres alentours ou une rupture qui fait tache dans le paysage.

Rappelons nous « Le cloaque comportemental », ou la colonie horizontale, concept développé par l’éthologue John B. Calhoun qui a mené des expériences de surpopulation chez les rats (1962). Son but était d’établir le lien qu’il y a entre nos comportements et l’espace disponible, hiérarchies, dominations, déviances … Les conclusions étaient édifiantes. Le partage de l’espace de la ville entre les classes aisées et celui dévolu aux classes les plus populaires est parfois une forme de maltraitance sociale. La ville se pense comme on pense l’autre …

Et l’élégance d’une ville est aussi sa capacité à ordonnancer ses tensions.


Le contexte de « privatisation » des projets urbains :

La ville exprime une qualité de relation entre ses occupants. Il y a des villes radieuses et des villes honteuses. Il y aura encore longtemps des intérêts dominants et des individus dominés.

Mais le dominant d’aujourd’hui n’est plus une classe, un groupe social, ni même des individus mais des multinationales, des fonds spéculatifs, des hydres qui flottent au dessus du monde. Paradoxe même, le consommateur est lui même dominé par ses choix de consommation, car à chaque achat, il fait et défait de nouvelles richesses et oriente les flux.

Mais le dominant, aussi complexe soit-il, se doit aujourd’hui de respecter un minimum le dominé, car celui-ci est citoyen, consommateur, acteur de la ville. Si la privatisation est une astuce pour s’affranchir des lois de la République, si l’espace de la ville est pensé pour sélectionner le consommateur, la puissance publique doit réguler car l’espace public doit rester le lieu du brassage et de la rencontre. La ville est une dynamique à l’opposée d’un ENTRE-SOI, au risque de péricliter. Le concepteur sait traiter et régler les passages entre l’espace public, semi-public et la sphère privée. Il sait organiser et dessiner les seuils, les sas, les espaces intermédiaires qui permettent un glissement de l’intime au partagé. Et les villes les plus attractives du monde sont celles qui attirent un flux permanent de nouveaux entrants qui viennent l’enrichir et la féconder de nouvelles histoires.


Quels nouveaux équilibres trouver entre les acteurs (entreprises privées, pouvoirs publics, usagers) de la fabrique de la ville ?

Le nouvel équilibre, c’est la gestion du déséquilibre, car ce décalage, ce retard sur la vie que provoque la ville (et surprend toujours ses gestionnaires), est le moteur de l’évolution de l’urbain.

Comment faire la place pour le renouvelé permanent, comment recycler l’espace ? Les villes historiques figées dans l’image restaurée et parfaite d’un passé qui jamais existé, sont devenues des produits de consommation, des Disneyland historiques. Elles sont des leurres.

Décider maintenant, c’est connaître l’histoire de la ville, du territoire et préserver ou retisser les liens avec la terre alentour si elle a disparu de l’horizon. C’est anticiper sur les mutations de demain. Cette tridimensionnalité du temps, d’où je viens, où je suis, où je vais est fondamentale. Un concepteur doit penser 3 villes, en filigrane la trame sous jacente du passé, le projet présent et les accroches pour les mutations à venir. Ce qui n’est pas écrit reste appropriable. Et c’est dans les vides que la vie se crée et recrée. Il n’y a pas que l’espace qui est en 3D, le temps aussi se joue en 3 actes. Dans les belles perspectives des grandes avenues, les concepteurs ne verront  jamais les arbres devenus centenaires. Chaque ville a son tempo, l’espace comprime ou dilate le temps. Chaque ville a sa musique. Et les musiques urbaines donnent leur vibration à la ville d’où elles émergent.

Les nouveaux équilibres entre les acteurs, c’est une culture partagée, dans laquelle, la liberté d’appropriation de l’espace public est préservée. La rue ne doit jamais être sélective. La confiscation permanente de l’espace public est une limite à ne pas franchir et c’est non négociable.

Les rues commerçantes contrôlées par des intérêts privés où des vigiles chassent les personnes au profil indésirable sont à classer au même rang que les pieds d’immeuble contrôlés par des dealers. Ces zones réservées commerciales sont une autre forme de communautarisme.

Dans la ville résident des pauvres et des riches, et cela ne pose de problème à personne. Ce qui pose problème c’est de ne pas se sentir chez soi dans l’espace public. Parce qu’une force réelle ou occulte nous met mal à l’aise, lorsque l’on traverse une rue, une ruelle, une place, le frisson dans l’échine, parce qu’un groupe fait la loi.

Ecrire la ville, c’est accueillir la sphère privée et lui donner une façade sur l’espace public. C’est cette peau, la qualité de cet échange qui fait la ville. Cette organisation de l’espace, sa mise en volume, et l’osmose public/privé doit être scénarisée. Cette culture partagée entre  les acteurs, entreprises privées, pouvoirs publics, usagers de la fabrique de la ville, elle s’écrit et se joue avec un metteur en scène.

L’architecte, l’urbaniste, le paysagiste, le géographe, l’éthno-sociologue, l’artiste ou le scénographe urbain, ont une part de la narration. Chaque maire ou responsable d’une collectivité territoriale devrait régulièrement consulter des créateurs urbains qui lui racontent sa ville. Un festival des devenirs pourrait ponctuer les mandatures.

Tous les acteurs ont un rôle à  jouer et l’un ne tirera pas le beau rôle à lui, si tous ont accès au synopsis, si tous ont un droit d’expression, et si un créateur de ville leur donne la réplique et oriente leurs demandes. Le projet est un acte alchimique qui transforme le plomb des contraintes en or de la création. L’architecte est l’alchimiste de la collectivité car il maitrise les outils et sait canaliser son pouvoir créatif pour élaborer l’espace et l’inscrire dans le temps.


Comment construire, dans ce contexte, une ville éco-responsable ?

La responsabilité, c’est évaluer la situation, se parler entre tous les acteurs, et mettre en place les conditions de solutions adaptées.

Les intérêts privés ne sont pas à priori mauvais, ou porteurs de mauvaises intentions.

Ils sont par définition privés et donc servent leurs intérêts. Mais beaucoup savent que l’on ne peut plus bâtir durablement son intérêt sur la ruine des autres. Les usagers, la puissance publique et les opérateurs privés doivent se rencontrer régulièrement, pas seulement à l’occasion des opérations de communications autour d’un nouveau projet.

J’invite ici les architectes, élus, acteurs à contribuer à ces universités d’été et parler de leur  ville, enjeux, problématiques, espoirs, défis … Comment ils voient leur cité demain ?

Ce rendez-vous peut ainsi, en parallèle, être le support d’assises annuelles de leur Cité, avec en prime, cette tribune nationale. Ces lectures croisées feront se rencontrer les acteurs qui peuvent ensuite se donner rendez-vous en colloque, (ou lors de salons immobiliers par exemple). L’Etat invité, y parlera  de sa politique de la ville et du logement social, les élus de la mise à jour de leurs réflexions, les usagers et associations de leurs demandes, leurs craintes, des conférences ou films documenteront les thématiques souhaitées, une sorte de commissaire enquêteur entendra les contributeurs et en fera une synthèse, …

Tisser le dialogue, les rencontres, les synergies entre les hommes et les femmes qui vont faire la ville. Cette université de la Ville, comme émergence des universités d’été de l’Ordre.

Le mot clef de la ville, c’est la relation. Relation au territoire, aux paysages alentours, relation à l’éco-système et l’empreinte écologique de la ville, relation à l’histoire, relation avec les nouveaux arrivants, relation aux défis de l’époque, relations entre les hommes, élus, professionnels, usagers, relation entre les habitants de la ville …

La clef de la relation est la qualité de l’échange et la capacité à se doter des outils pour communiquer avec les mêmes critères de compréhension et d’accès aux informations.

L’organisation de la ville est le fruit d’une sédimentation des relations entre les êtres qui la peuplent. Avec un temps de retard, car il faut toujours du temps pour que la ville se récrée sur elle même. La ville est une forêt de stalagmites qui se dressent à chaque goutte chargée de l’intention des hommes. Lentement, avec la puissance du temps …

La ville vaut autant par l’espace qu’elle nous offre que par le temps vécu, elle est l’espace-temps du partage.

Et la finalité de la Ville est la nécessité pour les membres de la communauté d’interagir avec l’autre.


Pascal BOIVIN Conseiller Occitanie

Un commentaire au sujet de « La ville, espace bâti ou temps vécu »

  1. GAUTHEY

    Architecte - Métropole
    Très beau texte.. Très belles descriptions de ce pourrait être une vraie relation entre les différents intervenants et « occupants de la ville » de demain, si la préoccupation de l’humain est encore celle-ci….

    Répondre

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